Adrien Fernex
Après avoir travaillé sur quatre films, Adrien Fernex décrochera son diplôme de directeur de la photographie à l’Ecole de Cinéma de Genève. Actuellement indépendant, ce jeune passionné d’image, nous emmène à la découverte d’un métier mal connu du public. Dans cet entretien, Adrien met toute la lumière sur une profession à plusieurs facettes.
En quoi consiste le métier de directeur de la photographie ?
- Le directeur de la photographie pose l’identité visuelle du film avec le réalisateur. Il dépouille le scénario pour fixer les lumières. Il sculpte la lumière pour mettre en valeur ou dramatiser une scène. Il travaille en collaboration avec tous les techniciens: opérateur, cadreur, électriciens, machinistes et assistants.
On dit que c’est un métier technique mais qui nécessite aussi une certaine sensibilité artistique.
- En effet, le directeur photo doit savoir maitriser la technique et avoir l’œil. Sur le plan technique, il doit connaitre les règles de bases, maitriser les types d’éclairage. Il existe
plusieurs types de lumière: lumière frontale, point lumineux dans l’œil qui donne de la vie au personnage, etc. Il doit connaitre les outils qu’il a à sa disposition. À mon sens, il
est important que le directeur photo sache également cadrer et étalonner. Il doit tellement maitriser la technique qu’il peut la mettre au service de l’art. Au niveau de la
sensibilité artistique, il est un peu comme un peintre. Prenons l’exemple du peintre Caravage. Il travaillait avec une seule source de lumière, ce qui donnait des tableaux assez
dramatiques et mystérieux. De la même manière, le directeur photo doit être en mesure de manipuler la lumière et les couleurs pour créer une atmosphère. Personnellement, j’aime travailler
avec des lumières peu réalistes mais justes, que le public accepte plus facilement. C’est ce que j’appelle « l’intention juste mais pas réaliste ». On a tous déjà vu la scène du
vampire qui marche dans la nuit, on ne voit pas le personnage mais on voi tprojeté sur un mur une ombre géante qui se rapproche, ce qui fait naître une certaine tension dans la scène. Dans la
réalité cela ne se passe pas comme ça, les ombres ne sont pas aussi grandes mais le fait de jouer sur les lumières crée une atmosphère qui suscite des émotions. C’est ça que j’aime:
utiliser la technique pour créer des émotions.
Peut-on dire que le directeur photo donne vie au scénario ?
- Je dirais plutôt que c’est le réalisateur et les acteurs qui donnent vie au scénario. Le directeur photo lui, doit comprendre le scénario et surtout identifier l’esthétique du scénario. Dans The Bother Some Man, la lumière est très "médicale" et l’image très désaturée, correspond à l’intention du scénario, celle que le réalisateur souhaitait.
Quand on s’émerveille devant un plan au cinéma ou qu’on réalise qu’un acteur est plus beau à la télé qu’en réalité, c’est à grâce à vous alors ?
- (Rires.) Il y a aussi le maquillage qui joue pour les acteurs. C'est vrai, on peut mettre en valeur une scène mais on peut aussi la rendre plus dramatique. Pour moi, un des éléments les
plus importants, c’est la maîtrise de l’éclairage des visages car c’est les acteurs qui vont porter le film.
Parlez-nous un peu de vous, qu’est-ce qui vous passionne dans le métier ?
- Depuis toujours, je suis passionné d’image, de vidéo et de peinture. Je suis aussi un grand fan des bandes dessinées et de musique. Je me suis demandé comment associer esthétique et son dans un métier. Le cinéma m’a paru tout naturellement le bon milieu pour exercer mes deux passions. Ce que j’aime dans le métier, c’est la dramaturgie de la caméra et de la lumière. On peut raconter énormément juste avec un choix de lumière et de cadre. On peut réellement exprimer quelque chose avec ces outils. Mais bon, il faut dire que parvenir à maitriser cette dramaturgie c’est des années de travail.
Vous avez votre propre signature artistique dans vos films ?
- J’adore créer des symétries pour les briser, ce qui paraît ordonné mais qui ne l’est pas. J’aime travailler sur les contrastes, car on dirige l’œil du spectateur vers ce que on veut qu’il voit tout en dévoilant quand même des informations dans les zones qui attirent moins le regard. Ce que je recherche c’est aussi de souligner les émotions et capter la tension. Je collabore main dans la main avec le réalisateur. Je pense que pour faire un excellent travail, il est fondamental de comprendre ce que le réalisateur souhaite. Je procède beaucoup en faisant des propositions qui sont le plus proches des intentions du réalisateur.
Selon vous qu’est-ce qu’il faut avoir comme profil pour être un bon directeur photo.
- Il faut avoir un œil qui arrive à comprendre la lumière. L’ouverture pour saisir comment une lumière fonctionne et de quelle manière la faire parler. Il doit savoir créer son propre langage de lumière. Un autre exemple, les néoréalistes utilisaient la lumière naturelle à l’inverse des expressionnistes allemands qui eux utilisaient un seul point lumineux ce qui donne d’énormes images à moitié coupées, qui traduisent une agressivité à l’image. Maintenant on fait des lumières avec des dizaines de sources, on compose énormément de gammes d’outils et de possibilités qui nous permettent d’aller très loin dans l’image. Cette compréhension de la lumière se travaille en exerçant son œil, en regardant des films, travaillant avec des chefs opérateurs sur les tournages.
Revenons sur terre, ce job est plutôt bien payé ou au contraire... ?
- (Sourire.) Assez bien payé, je dirais. Le salaire de base est d’environ huit cent francs suisses par jour. Et dans la milieu de la publicité, jusqu’à quinze mille francs suisses. Sur le site www.ssfv.ch, on peut trouver les tarifs officiels.
Avez-vous un conseil à donner aux jeunes qui veulent se lancer dans ce métier ?
- Mais je suis un jeune qui veut se lancer. (Rire.) Il faut vraiment aimer cette profession et persévérer car c’est un métier qui fonctionne au contact. Une fois qu'on a le pied dans le milieu et que l'on fait bien son travail, on trouve facilement du boulot. Si je devais vraiment donner un conseil, je dirais tout simplement qu'il faut avoir un esprit d’initiative et être très très motivé. La connaissance s’acquiert, tandis qu’un état d’esprit ne s’apprend pas !
Isabelle Nikuzwe